Ma volonté implacable me procurait un sentiment de
surpuissance. Mais à force de vouloir atteindre un idéal imaginaire (soit sans
le moindre gramme de graisse), je n'étais pas du tout consciente de ma maigreur
et de mon état de dénutrition.
Puis après une grave dépression, à 25 ans, j'ai
soudainement été "possédée" par un désir incontrôlable : le besoin de
manger ; soit l'acte le plus vil et le plus dégradant qui soit pour une
ancienne anorexique.
Après des années de dépouillement extrême (revenant je le
reconnais aujourd'hui à l'autodestruction), mon corps s'est comme révolté.
Après des années d'ascèse quasi-mystique, je suis devenue comme une bête
sauvage en furie.
A chaque contrariété, tel un petit animal tremblant et
traqué, je ne pensais qu'à une chose "manger" pour combler un
sentiment immense de vide et d'impuissance totale.
Après le travail, telle une "droguée en manque",
je devais m'acheter ma "dose" de nourriture pour pouvoir faire mes
crises de boulimie quotidiennes.
Pendant 3 ans, ma vie n'a été que chaos : solitude totale,
métro, travail, achats gargantuesques de nourritures, gavage/purification et
sommeil extrêmement perturbé.
Puis à 28 ans, j'ai enfin pris ma vie en main en décidant
de consulter un thérapeute spécialisé dans les TCA. Dans le cadre d'une
thérapie comportementale et cognitive, je devais par exemple remplir
quotidiennement un carnet alimentaire dans lequel je notais tout : ce que je
mangeais avec le lieu, l'heure, la durée, ce que je ressentais avant, pendant,
après, etc). Ce carnet, qui me culpabilisait au début tant il me prouvait ma
dérive, est très vite devenu comme un "ami" dans lequel je notais
enfin des pensées et émotions que je refoulais depuis mon enfance et que je
confiais par la suite à mon thérapeute.
Et grâce à ma thérapie, j'ai pris conscience que j'ai
souffert de TCA car j'étais notamment depuis l'enfance hyper-sensible et
hyper-émotive. Plus précisément, malgré mes très bonnes notes et mon calme
apparent, j'étais une enfant seule car excessivement timide et n'ayant pas du
tout confiance en moi. A force de vivre les relations humaines comme des
rapports de force, je m'étais repliée sur moi-même. J'avais donc un petit monde
imaginaire dans lequel je me réfugiais pour fuir la réalité trop douloureuse à
mes yeux.
Par ailleurs, ayant une mère froide, autoritaire et
brusque, au moment de la formation, j'avais si peur de lui ressembler que j'ai
totalement refusé ma féminité. Constamment insatisfaite de moi-même, je
reportais avec acharnement toutes mes déceptions sur mon corps. Et en me
sous-alimentant, soit sans formes, je me sentais alors en sécurité par rapport
aux regards des gens et surtout des hommes. Ce recul dans le temps avec ce
corps asexué était également ma façon de ne pas vouloir rentrer dans le monde
adulte à mes yeux trop cruel (violence, chômage, fortes inégalités selon les
populations et le sexe, injustice, etc).
Par la suite, avec la boulimie, la nourriture était comme
un calmant face à mon anxiété viscérale. A force de me sentir impuissante face
à tout, en effet, j'étais si désarmée que je n'étais même pas capable de dire
"non", "je" (mais "on"), "oui mais", je
n'avais trouvé que ce moyen pour tenter un peu de me "remplir" et
diminuer toutes mes angoisses et crises de paniques permanentes.