I- Epidémiologie.
Quelques
chiffres :
- en
1983, 2% de la population féminine était
boulimique ;
- en
1990, 0.9% le sont ;
- actuellement, 2 % de la population féminine
occidentale est touchée, on compte environ 226 000 femmes
boulimiques en France et son incidence est en augmentation.
- une
femme sur 3 serait sujette épisodiquement à des
fringales boulimiques, 2,4% se feraient vomir et 2,7% useraient de
laxatifs;
- 9
boulimiques sur 10 sont des femmes.
Ce trouble des conduites alimentaires est 10 fois plus
fréquent que l’anorexie mentale chez les
adolescents.
La
boulimie est un terme désignant les individus qui ont des
épisodes impulsifs de suralimentation au cours desquels les
personnes avalent
quantité de nourriture pour « se
remplir », sans choix particulier
d’aliments et ayant des comportements de compensation par la
suite
(vomissements, laxatifs…).
L’hyperphagie
est à distinguer de la boulimie dans le sens
où l’individu hyperphagique n’adopte pas
après la suralimentation de
comportements de compensation.
Ainsi,
le boulimique conserve en général un poids
normal,
alors que l’hyperphagique se dirige le plus souvent vers
l’obésité.
Ainsi
la boulimie est définie comme :
* des
épisodes récurrents d’hyperphagie
incontrôlée
* la
mise en œuvre de comportements compensatoires visant
à
éviter la prise de poids (vomissements provoqués,
prises de laxatifs ou de
diurétiques, jeûnes, exercices excessifs)
* un
jugement porté sur soi-même indûment
influencé par la
forme et le poids du corps
* un
trouble qui ne survient pas au cours d’une anorexie
La
boulimie survient en général à la fin
de l’adolescence ou
au début de l’âge adulte et souvent,
elle commence pendant ou après une période
de régime alimentaire restrictif. En effet, un
régime, surtout s’il est rapide
et vise un changement radical, risque alors de donner une dimension de
déséquilibre physiologique, mais aussi
transformer une mauvaise habitude en une
tentative de maîtrise, avec un envahissement de
l’existence et d’isolement sur
le plan affectif et social. Le sujet devient dépendant de
l’expérience
particulière de la frénésie
d’engloutissement de nourriture.
L’évolution
peut être chronique ou intermittente, avec des
périodes de rémission alternant avec la reprise
des crises de boulimie.
II–
Les signes cliniques de la boulimie.
1)
Accès boulimique.
L’accès est parfois secondaire à des
facteurs favorisants qui évoquent la séparation :
deuil, rupture,événement sentimental,
déménagement, changement professionnel.
On décrit classiquement trois phases dans le
déroulement de l’accès :
1.
Phase
prodromique, d’excitation préalable :
Le sujet ressent une vague sensation envahissante et oppressante de
faim accompagnée d’angoisse et
d’irritabilité.
2.
Accès
proprement dit de boulimie :
L’accès boulimique est défini par une
surconsommation alimentaire :
- Incontrôlable, impérieuse,
irrépressible, irréversible ;
- De survenue brutale ;
- D’aliments hyper caloriques, peu protidique, facile
à ingérer (de 3500 à 20 000
calories/accès) ;
- En cachette (chambre, cuisine, toilette) ;
- Accompagnée de plaisir ;
- Rapide (crise inférieure à deux heures) :
voracités, absence de mastication allant parfois
jusqu’à l’étouffement.
3.
Fin de
l’accès :
La fin survient lorsque la patiente n’a plus rien
à manger, a mal au ventre, se sent étouffer, a
une crise de dépersonnalisation ou lorsqu’elle est
interrompue par un événement
extérieur. Elle ressent parfois un soulagement transitoire
ou plus souvent un profond malaise :
♦ physique : douleurs et pesanteurs abdominales,
nausées, céphalées, fatigue intense ;
♦ psychique : honte, remords, culpabilité,
mépris de soi-même, impression
d’être difforme ou d’avoir perdu le
contrôle de soi.
Cette sensation de malaise est suivie, pour y mettre fin, par une
alcoolisation, par des vomissements provoqués puis
réflexes, ou par la survenue d’un endormissement.
2)
Conduites
boulimiques.
En dehors des crises, la patiente présente
diverses préoccupations concernant la nourriture :
- Envie de nourriture, lutte pour y résister, peur de manque
(stockage d’aliments) ;
- Stratégies d’évitement :
évitement des lieux « à risque
», absence d’argent sur soi, élimination
des temps morts de la journée, évitement de la
solitude, congélation systématique des aliments,
absence d’aliments en conserves au domicile, etc.
- Préoccupation constante, obsédante de la
nourriture :
- Langage, rêves, fantasmes de type « culinaires
» ;
- Attirance pour la cuisine, les métiers de
l’alimentation ;
- Obsession des régimes, recherche d’une minceur
idéale, utilisation de laxatifs, de diurétiques,
d’anorexigènes ;
- Refus de manger en compagnie ou à heures fixes ;
- Alternance de la peur de grossir et celle de ne plus pouvoir
s’arrêter de manger.
Certaines conduites impulsives, à caractère
« boulimique » sont fréquemment
associées : achats d’objets, plus ou moins
inutiles, collectionnisme de vêtements ou de bijoux, achats
de livres, « boulimie sexuelle »….
III
– Les signes somatiques selon le DSM-IV.
Le DSMIV définit la boulimie en exigeant la
présence de 5 critères :
A. Survenue
récurrente de crises de boulimie répondant aux
deux caractéristiques suivantes :
-
absorption en une période limitée d’une
quantité de nourriture largement supérieure
à ce que la plupart des gens absorberaient en une
période de temps similaire et dans les mêmes
circonstances;
-
Sentiment de perte de contrôle sur le comportement
alimentaire pendant la crise ;
B.
Comportements compensatoires inappropriés et
récurrents visant à prévenir la prise
de poids : vomissements provoqués, utilisation de laxatifs
ou de diurétiques, jeune, exercices physiques excessifs ;
C. Les
crises de boulimie et les comportements compensatoires
inappropriés surviennent en moyenne deux fois par semaine
pendant une durée de trois mois au moins ;
D.
L’estime de soi es influencée de
manière excessive par le poids et la forme corporelle.
E. Le
trouble mental ne survient pas exclusivement pendant des
épisodes d’anorexie mentale. Les accès
boulimiques ne doivent pas être secondaire à un
trouble physique reconnu ; il est nécessaire
d’éliminer les causes d’hyperphagie
secondaires à des causes organiques : tumeur
cérébrale (frontale), épilepsie
partielle, syndrome démentiel, endocrinopathie.
On élimine aussi les hyperphagies secondaires à
des pathologies psychiatriques : accès maniaque,
schizophrénie, équivalent dépressif,
équivalent névrotique.
On la distingue aussi d’autres troubles alimentaires :
♦
Grignotage
: ingestion répétée de faibles
quantités de nourriture en dehors des repas
réguliers. Le grignoteur a souvent un aliment de
prédilection (sucrerie, chocolat, aliments
d’apéritifs, etc.). Il grignote en cachette, mais
sans culpabilité.
♦
Hyperphagie
: surconsommation alimentaire pendant le repas sans
caractère incoercible, irrépressible,
incontrôlable. Elle mène souvent à
l’obésité, en particulier chez
l’homme.
IV-
Approche psychopathologique. (source
http://tantale.org/)
La boulimie s'inscrit dans les troubles de type addiction. La
compréhension de la psychopathologie sous-jacente
(problématique de dépendance-autonomie) permet de
reconnaître, au-delà des aspects symptomatiques
manifestes, la réalité psychique de la patiente.
Depuis près d'un
siècle, de nombreux auteurs (Janet 1908, Binswanger 1952,
Couvreur 1991) ont mis en évidence le rôle de
facteurs psychopathologiques tels que :
- Phobies,
- Névroses Obsessionnelle,
- Dépression,
- Tentatives de suicide.
Les liens avec la toxicomanie,
l'alcoolisme chronique et la perversion ont également
été mis en évidence. Certains auteurs
vont jusqu'à discuter de cas de psychoses
schizophréniques et maniaco-dépressives.
L'importance des difficultés
d'attachement, à l'identification parentale et à
l'organisation oedipienne sont sujet à controverse. Pour
certains auteurs l'aspect psychosocial de la Boulimie est primordial,
pour d'autres il n'est pas plus déterminant que d'autres
facteurs.
De même, la place des aspects
dépressifs et anxieux, et de leur lien avec
l'impulsivité et les addictions sont sujet à
discussion. On en arrive à parler de "pathologies complexes
de la personnalité", bien que cela ne rende pas compte de la
diversité des personnalités présentant
des Boulimies.
Toujours est-il que de nombreux auteurs
soulignent les similitudes entre les Troubles du Comportement
Alimentaire et les conduites addictives, à savoir un
"comportement procurant normalement plaisir et soulagement que le sujet
ne peut ni maîtriser ni interrompre malgré ses
conséquences négatives". L'idée de
toxicomanie sans drogue de Fenichel est toujours
d'actualité. Le concept de dépendance est
d'ailleurs le seul facteur psychopathologique qui permette de relier la
diversité des caractéristiques psychologiques,
comportementales et relationnelles, des situations et de leur
gravité.
V–
Traitements.
Les indications d’hospitalisation sont rares, la
majeure partie des patientes sont traitées en ambulatoire.
L’hospitalisation est indiquée pour les patientes
présentant :
- Un risque suicidaire élevé en rapport avec un
effondrement dépressif sévère ;
- Un désordre hydroélectrique majeur ;
- Une résistance au traitement ambulatoire ;
- Une recrudescence débordante des accès
boulimiques.
1)
Psychothérapies.
Les psychothérapies cognitives et
comportementales peuvent être utilisées.
Le but d’une
thérapie
comportementale est de traiter le comportement,
l’attitude globale, vis à vis dela nourriture, et
non le symptôme. Cette attitude est, en
général, liée à des
facteurs déclenchantsspécifiques qui
perpétuent le symptôme et, par le soulagement
procuré lors de la crise, le renforcent.La
thérapie comportementale est, le plus souvent, ambulatoire
(95 % des cas). Elle dure environ 3 à 6mois et
nécessite environ 10 à 20 séances.
La
thérapie
cognitive est utilisée conjointement
à la thérapie comportementale. Elle a,
principalement pour but, de permettre une restructuration cognitive en
identifiant et en corrigeant les idées erronées
gouvernant la conduite alimentaire en général et
les crises boulimiques en particulier (distorsions cognitives).
Une rééducation nutritionnelle et
diététique, en rapport avec les habitudes
alimentaires du sujet et de son statut pondéral, doit
systématiquement être mise en place. Le
thérapeute fait aussi appel aux techniques de renforcement
de l’image de soi, à travers toutes les
initiatives positives mises en place par la patiente et les
réussites obtenues sur elle-même.
Plusieurs types de relaxations peuvent aider à diminuer
l’anxiété avant les repas ou les crises
boulimiques entre les repas.
La
psychothérapie
analytique a une place essentielle dans le traitement au
long cours des patientes.
Elle est de type classique (cure type) ou d’inspiration
psychanalytique dans les autres cas. La difficulté de la
psychothérapie des patientes boulimiques est
considérable, attachement massif et labile au
thérapeute, conduite de fuite, « boulimie
» de thérapeutes, vécu abandonnique,
évitement permanent du risque dépressif
concomitant d’un début de prise de conscience.
La psychothérapie doit privilégier « le
soutien narcissique, le renforcement du moi, la restauration des
capacités hédoniques à
l’interprétation des conflits »
(Jeammet).
2)
Traitements médicamenteux.
En raison de l’implication de la
sérotonine dans les conduites impulsives et dans la
freination de l’absorption alimentaire, la classe de
psychotropes la plus utilisée est celle des
antidépresseurs sérotoninergiques : fluvoxamine
(Floxyfral ® : 300 mg/j), fluoxétine (Prozac
® : 20 à 60 mg/j)…Il est important de
signaler, tout particulièrement dans cette pathologie,
l’effet positif de la prescription d’un placebo (20
à 50 % d’efficacité).
VI
– Evolution et pronostic.
1) L’évolution
Elle est le plus souvent marquée par :
- des troubles du cycle menstruel ;
- une hypertrophie des parotides (par ingestion brutale
d’hydrates de carbones, par vomissements).
Les
conséquences des vomissements
répétés comportent des risques
d’alcalose, hypokaliémie,
déshydratation extra-cellulaire, d’atteinte
stomatologique irréversible (atteinte de
l’émail dentaire, caries,
gingivites ), des risques d’ulcération buccale,
pharyngée, oesophagite,
reflux, gastrite.
L’évolution peut également se faire
vers l’apparition de conduites suicidaires, toxicomaniaques,
des épisodes dépressifs.
2)
Pronostic
Près
de 30 % des boulimiques demeurent boulimiques. Pour P. Jeammet, la
boulimie est « une conduite durable qui a tendance
à s’auto-entretenir
et même à s’auto-renforcer…
».
On retrouve fréquemment une dimension dépressive
sous-jacente.
L’adaptation
sociale des patientes boulimiques serait plus
altérée que celle des
patientes alcooliques et comparable à celle des patientes
atteintes de
dépression sévère.